La Librairie Française

« La Librairie Française, j’y passais des après-midis entières, ne voyant pas l’heure passer, le nez dans un bouquin, une tasse de thé posée sur un escabeau posé le long des hauts rayonnages. Le thé n’était pas offert à tous les clients, c’était mon petit privilège d’habitué : à la menthe, sucré, presque sirupeux en bouche. Cette librairie, c’était mon antre, mon domaine, ma parenthèse enchantée. Le libraire, Rami, ne me demandait jamais ce que je cherchais lorsque je passais le pas de la porte : je ne cherchais rien, je fouinais, chipotais, lisais quelques pages et lorsque le coup de cœur se produisait, lorsque les mots des premières lignes m’enserraient assez les entrailles pour me pousser à continuer ma lecture, j’achetais parfois un ouvrage : des romans, surtout. Il m’arrivait de repartir bredouille, mais le libraire ne m’en tenait pas rigueur car il savait que je reviendrais. Et je le faisais toujours, rien que pour l’atmosphère parfumée du lieu. Autant l’odeur surannée des vieux livres valait, pour moi, les élixirs les plus onéreux du monde, on pouvait retrouver celle-ci au sein de diverses bibliothèques, kiosques et bouquinistes ; en revanche, cette librairie-là recelait une senteur bien à elle, faite d’un mélange de papier, d’épices et de narguilé. Une odeur presque entêtante pour ceux dont les narines sont particulièrement sensibles, mais pour moi, elle évoquait le paradis.

J’apprenais le français à l’école depuis mon enfance, ce qui me permettait d’apprécier la littérature française presque autant que les livres écrits dans ma langue maternelle ; et c’est dans cette librairie que j’ai découvert Cyrano de Bergerac, les Mousquetaires ou encore le Comte de Monte Cristo, tous héros de mon adolescence. Les cours seuls n’auraient pas suffi à ma bonne compréhension de la langue, mais mon acharnement à lire, lire, lire, me faisait progresser à une vitesse qui enchantait autant qu’étonnait mes professeurs. Un monde totalement différent de celui qui m’entourait s’offrait à moi et ce n’était pas pour déplaire à mes parents, heureux que je m’ouvre ainsi à d’autres perspectives. J’ai grandi en Syrie, à Damas. Dès le début des années 2000, les fausses promesses du régime ont donné lieu à une situation politique très tendue et mon père, journaliste de profession, s’est doucement résigné à ne jamais pouvoir exercer son métier librement. Malgré les discours d’ouverture du pouvoir et la naissance d’une once d’espoir pour la liberté d’expression, jusque-là réduite à néant dans le pays, le gouvernement exerçait de plus en plus son autorité à l’encontre des citoyens. Les gens commençaient à avoir peur, cela se sentait dans les conversations dans les rues et salons de thé. On ne savait plus trop à qui se fier, si bien que nous nous repliions de plus en plus en famille. Dans ce climat d’incertitude, j’avais pris l’habitude de faire la lecture de mes trouvailles romanesques à mes frères et sœurs qui, plus que pour les histoires en elles-mêmes, trouvaient calme et réconfort dans ces moments de douceur où ma voix, sans doute quelque peu soporifique, les envoyait à coup sûr dans les bras de morphée. Nous étions cinq enfants à la maison et j’étais l’aîné, ce qui me conférait un devoir de responsabilité que je prenais très à cœur ; je veillais sur ma fratrie avec la férocité d’une louve sur ses petits. Les instruire de mes découvertes tombait donc pour moi sous le sens. Mes parents étaient des gens très généreux, honnêtes et assez cultivés, mais ils n’avaient pas toujours le temps de raconter une histoire à chacun, le soir avant de dormir. Mon père travaillait beaucoup pour subvenir à nos besoins et ma mère passait son temps entre la cuisine, les lessives et le nettoyage d’une maisonnée de sept personnes ; ce qui n’était pas rien.

Pour revenir à la librairie, un jour, le jour de mes seize ans d’ailleurs, je la trouvai porte close. Je m’étais réjoui d’aller m’offrir un ouvrage avec l’argent que j’avais mis de côté à l’occasion de mon anniversaire. Un livre avait attiré mon attention plusieurs semaines auparavant, mais j’avais attendu d’avoir quelque chose à célébrer pour me l’acheter, faisant durer le plaisir de l’attente toujours un petit peu plus. Mon avancement en âge m’avait paru être une occasion tout à fait honorable pour enfin concrétiser mon achat. Et donc, après l’école, à seize heures trente à peine, lorsque j’arrivai devant la librairie, je trouvai l’établissement fermé, sans un mot d’explication. Le désarroi et la déception pouvant plus que probablement se lire sur mon visage, un monsieur d’un certain âge qui passait à côté de moi me dit qu’il avait vu la police y entrer le matin même et que le gérant avait certainement des ennuis. Des ennuis, cet honnête homme, je ne pouvais que difficilement l’imaginer : il était la douceur incarnée ; ne prononçait jamais un mot plus haut qu’un autre, même lorsqu’il avait, devant mes yeux, intercepté un scélérat en train de lui voler un livre. Il aurait préféré offrir un ouvrage à quelqu’un n’étant pas en mesure de le payer plutôt que de lui refuser l’accès à la littérature. Un vrai passionné, à la vie modeste mais digne, qui n’aurait jamais esquissé la moindre entourloupe, même à une mouche. Les propos de l’homme me chagrinaient beaucoup et je me demandai pendant plusieurs jours ce qui était arrivé à ce bon Rami. Mes parents tentèrent de me rassurer mais je voyais bien dans les yeux de mon père que quelque chose clochait. Après une discussion un soir après le diner, où je lui rappelai qu’à seize ans bien sonnés j’avais le droit d’en savoir plus sur la situation du pays, si pénible soit elle, il m’avoua que plusieurs journalistes et intellectuels de sa connaissance avaient été arrêtés pour manquement au respect envers le gouvernement. Le libraire, qui n’avait toujours pas réapparu, aurait pu lui aussi être appréhendé pour le simple fait de proposer à la vente un volume déplaisant aux yeux des policiers. Selon mon père, les livres étaient bien souvent les premiers objets à pâtir d’un pouvoir mal intentionné, tout simplement car ils ouvraient le champ de réflexion de la population, lui permettant de penser par elle-même et non de suivre les diktats imposés. J’étais atterré par ses propos et ressentis, plus que de la tristesse, de la colère envers tous ceux qui un jour, s’étaient opposés au plaisir et à l’élévation de l’esprit que représentaient la lecture.

En repassant devant la librairie quelques semaines plus tard, une pointe d’espoir ne m’ayant jamais quitté, je vis que l’enseigne avait changé. Les belles et fières lettres de la Librairie Française avaient disparu pour laisser place à un dessin de grappe de raisins aux côtés de l’appellation, en arabe, « Epicerie ». C’en était donc bien fini de ma librairie adorée. De rage, moi de nature si calme, je jetai sur la façade un caillou ramassé sur le trottoir. Le soir, je ne dormis pas et me réveillai le lendemain matin avec la ferme intention de rétablir l’ordre et d’un jour, faire revivre la Librairie Française.

Les années passèrent et je me dirigeai vers des études de droit. La librairie n’avait pas quitté mon esprit mais j’avais dû me résoudre à me tourner vers une filière me permettant de bien gagner ma vie dans un délai raisonnable, et mes parents tenaient à me voir à l’université. J’avais également des capacités orales enviables et avait toujours pris à cœur la défense des plus faibles. C’était sans compter les évènements qui surviendraient bientôt dans le pays. Cela avait commencé par des manifestations dans la lignée des printemps arabes qui fleurissaient dans de nombreux états voisins. Le gouvernement ayant répondu par les armes, la situation a rapidement dégénéré en guerre civile, et celle-ci faisait rage le jour de mes vingt et un ans, en 2011. A partir de cette époque, notre vie à tous fut en danger : celle de mon père, en tant que journaliste, plus particulièrement, mais aussi celles de mes frères et sœurs. Il arrivait que des enfants soient tués sur le chemin de l’école. Il n’en fallut pas plus à ma mère pour prendre la décision de quitter le pays. Mon père tenait à rester car son devoir d’informer, disait-il, n’avait jamais été aussi grand. Malgré les risques, il était entré en contact avec des agences internationales qui avaient besoin de journalistes locaux pour tenter de relayer la situation dans le reste du monde.

Nous sommes partis avec nos économies et le minimum nécessaire : il était encore possible de prendre des vols vers l’Europe, même si les prix étaient exorbitants. Nous sommes arrivés à Paris, ma mère et ses cinq enfants dont l’un seulement parlait couramment le français – moi. J’avais trouvé un logement en banlieue parisienne sur internet, un petit appartement à l’aspect fonctionnel – au moins, nous pouvions nous le payer. Il était convenu que mon père nous envoie de l’argent tous les mois, tant que sa situation financière le lui permettrait. Mais quelques semaines plus tard, nous restions sans nouvelles de lui. Nous apprendrions son décès par des amis restés sur place, lors d’une fusillade sur un marché.

Sans perspective de rentrée d’argent prochaine, ma mère se mit à chercher un travail. Pour ma part, je dus mettre la fin de mes études entre parenthèses car il était urgent de subvenir aux besoins de ma famille et je me mis moi aussi en quête d’un emploi. Malgré la difficulté d’obtenir des entretiens – mon nom et mon visage ne plaisant pas à tout le monde, vous l’attesterez, je décrochai un poste d’assistant de juriste en entreprise, ce qui me permet à ce jour de faire vivre mes proches décemment. Ma mère, sans parler le français, n’a pas eu cette chance, mais elle ne perd pas espoir et prend des cours de français tous les matins.

La Librairie Française ne m’a jamais quitté : elle me hante telle une réminiscence d’un passé heureux dans un pays magnifique, avant que les évènements néfastes que vous connaissez n’y adviennent. Je lis toujours autant, dès que mon emploi du temps me le permet. Nous sommes aujourd’hui une famille que l’on peut qualifier de réfugiée- nous avons fui notre pays. Mais nous étions tout sauf des gens malhonnêtes, ultrareligieux ou pas éduqués. Et non ne le sommes toujours pas.

Aujourd’hui, j’ai découvert une librairie charmante dans une petite ruelle de Paris. J’y ai passé une bonne heure à fouiller, chipoter, lire les quatrièmes de couverture dans les étalages. J’étais à nouveau heureux – et Dieu sait que ça ne m’était plus arrivé depuis longtemps.

Mais aujourd’hui, on m’a traité de voleur pour la première fois de ma vie. Mon intention n’était que bonne, et je me suis certes attardé, l’œil intéressé, dans les rayons de cette librairie – de votre librairie, assez que pour attirer votre attention. Vous m’avez observé, puis interpellé. Et ce n’était pas pour me proposer un thé. Vous m’avez demandé ce que j’étais en train de faire, l’air suspicieux. Ensuite, vous m’avez fouillé, et ne trouvant rien de dissimulé, vous m’avez froidement demandé de sortir.

Aujourd’hui, je suis blessé et meurtri car ce n’était pas l’idée de la France que je me faisais lorsque j’errais dans la Librairie Française. J’imaginais un pays débordant de culture, une culture dont les français seraient fiers et ravis de partager avec l’Autre ; l’étranger. Bien sûr, vous avez déjà été volé, j’en suis désolé et cela arrivera certainement encore. Mais je vous adresse cette histoire, mon histoire, pour que jamais, vous ne m’oubliiez et surtout, que jamais vous n’ôtiez le plaisir de lire à quiconque, quelle que soit sa couleur de peau, son âge, ou son accoutrement. »

Issam signa en bas de la page et mis le papier dans une enveloppe qu’il déposa devant la porte de l’enseigne le lendemain matin, peu avant son ouverture. Il n’y retournerait pas, et se mettrait en quête d’une autre librairie afin d’y retrouver les plaisirs de la Libraire Française. Ce n’était pas ce qui manquait, à Paris.

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